17/03/2012

Entretien avec Fouad et Talal, de retour de Syrie

Fouad (prénom réel) et Talal (nom d'emprunt), citoyens suisses ordinaires d'origine syrienne, viennent de rentrer de Syrie. Le premier y est resté plus de cinq mois de suite, à Alep, et compte y revenir dès le mois prochain, alors que Talal, originaire de Homs, en rentrait après une dizaine de jours passés auprès de la famille et des amis. Le premier est chrétien alors que l'autre est musulman...sunnite.

C'est sous un soleil printanier, autour d'un verre sur une terrasse genevoise, que cet entretien eut lieu.

Je pose la première question aux deux : alors, que se passe-t-il...réellement ?

Fouad : en dehors de quelques points périphériques, assez bien connus même ici, il ne se passe rien. La vie à Alep est normale, les gens sortent, vont aux restaurants, sortent même la nuit. On y vit « presque » normalement. Je dis presque car on ne peut ne pas entendre et discuter de ce qui se passe dans le pays.

Talal : la situation à Homs est un peu plus compliquée. Les autorités, par souci d'épargner le maximum de vies innocentes, a, malheureusement, laissé les insurgés, pour la plupart des bandes armées dont l'activité principale est de kidnapper et rançonner, prendre le contrôle, réel, de certains quartiers de la ville. On y a assisté à des déplacements, sous la menace, de dizaines de familles, alaouites et chrétiennes.

Que pensent réellement les gens ?

Fouad : A Alep, les choses sont simples. La majorité écrasante des gens est totalement hostile à cette soi-disant révolution. Les gens disent que c'est une véritable calamité. De fait, on n'entend que des nouvelles du genre : on a kidnappé une tel et demandé rançon à sa famille. On a découvert à Sarakeb (banlieue assez malfamée) plus de 200 véhicules volés dont les propriétaires ont aussi reçu des demandes de rançon. On a kidnappé le fils des voisins de ma mère et menacé la famille de le lui rendre en plusieurs morceaux si celle-ci ne payait pas 5 millions de livres (CHF. 62'000). On se déplace la plupart du temps en taxi à Alep (note : c'est vrai. La plupart des chauffeurs ne sont pas les propriétaires des véhicules mais sont salariés auprès de ces derniers et viennent majoritairement des régions périphériques de l'agglomération). Je n'ai pas rencontré un seul qui ne m'ait dit avoir ras le bol de ces bandits qui mettent le pays à feu et à sang et veulent le détruire. Certains m'ont raconté avoir crû au début à un vrai mouvement populaire de mécontentement mais ont dû très vite déchanter.

Talal : A Homs, mais aussi, d'après ce que j'entends, ailleurs, les insurgés procèdent toujours de la même manière. Quelques individus, 4 ou 5 au maximum, attaquent à la mitraillette un point de contrôle ou un bâtiment officiel puis ils s'enfuient et se cachent de préférence dans des quartiers très peuplés et notamment les quartiers chrétiens.

Fouad : quelques familles, ayant fui Homas, nous ont dit que des bandes armés marquaient les maisons disant qu'il s'agissait de « butins » et que leurs occupants doivent partir, ou mourir.

Il s'agissait essentiellement de qui ?

Talal : de familles chrétiennes.

Que regardiez-vous essentiellement pendant votre séjour en syrie ?

Fouad . tout. On regarde tout. Comme tu le sais, tout le monde est équipé de paraboles et reçoit les chaînes satellitaires. J'ai moi-même participé à plusieurs émissions en direct sur la BBC Arabe (note . j'ai effectivement entendu Fouad intervenir en direct à au moins deux reprises alors qu'il se trouvait à Alep). Mon activité préféré était que, lorsqu'une télé diffusait « en direct » des manifestations, des affrontements, etc. je courrais, avec quelques amis, voir sur place se qui se passait. Dans 90% des cas, on tombait sur...rien. Je te le jure sur la tête des mes enfants.

Comment as-tu pu intervenir sur la BBC ?

Fouad : J'ai fait comme en Suisse. Je me présentais parfois comme quelqu'un de l'opposition pour qu'ils me permettent d'intervenir. Parfois je disais aussi que je ne suis ni d'un bord ni de l'autre mais que je me souciais de la situation dans le pays et aimerais dès lors donner mon avis et, surtout, un témoignage oculaire.

Talal : on a découvert à Homs, à Baba Amr, des locaux équipés de matériel électronique  et de communication assez sophistiqué. Tout ce qui est nécessaire pour « réaliser » des « sujets » à fournir à ces chaînes. (note : j'en ai envoyé plusieurs à nos médias. Aucun n'a été diffusé. Voici, pour rappel, le dernier, avec la traduction complète)

CNN et Danny fabriquent des massacres à Homs

Comment réagissent les gens à la vue des sujets diffusés sur Al Jazeera, Al Arabiya, BBC, CNN, etc. ?

Fouad : je ne me trouvais pas en Syrie au début des événements en mars 2011. Les gens m'ont dit qu'ils étaient très perturbés lorsqu'ils voyaient les images diffusées sur ces chaînes. Avec le temps, surtout après la démission spectaculaire du journaliste vedette d'Al Jazeera, Ghassan Ben Jeddo, ils ont commencé à réaliser que quelque chose n'allait pas. Certains m'ont raconté avoir eu la même réaction que moi : aller près des endroits montrés sur ces chaînes pour voir. Ils n'y voyaient rien. J'ai des amis de Damas qui, alors qu'ils circulaient à bord de leurs voitures à la place d'Al Abbasiyeen, ont entendu une radio étrangère dire que des manifestations anti régime monstres s'y déroulaient.

Talal : Le pire c'était Homs. On a découvert que les choses se préparaient depuis des mois, voire des années. Homs était préparée pour devenir le centre des opérations militaires. Une véritable petite ville souterraine était creusée et je ne puis m'empêcher de le reprocher aux autorités qui ont laissé faire je ne sais pour quelle raison. Ce n'est pas par hasard si, dès le début, des émirats ont été déclarés par ci par là autour de Homs et tout près des frontières avec le Liban. Les gens ont commencé à réaliser la réalité des choses lorsqu'ils ont vus leurs propres enfants montrés, morts, alors qu'ils étaient vivants.

Fouad : On entendait partout sur ces chaînes dire que l'armée tire sur des manifestants pacifiques. Je ne peux pas exclure que certaines bavures aient été commises mais qui parle des horribles bavures des armées américaines ou anglaises en Irak ? Je ne peux exclure ces bavures mais j'ai eu la certitude que, dans l'écrasante majorité des cas, ce sont ces gangs armés qui semaient la terreur obligeant l'armée, c'est son rôle, à réagir. J'ai souvent posé cette question lors de mes interventions sur BBC : il y a des manifestations à Hassaké (nord-est de la Syrie), à Kameshli, à Rakka et même quelques fois à Alep, pourquoi l'armée ne tire pas et pourquoi n'y a-t-il pas de morts ? Je n'ai jamais eu de réponse.

Que disent les gens en général lorsque vous leur parliez de ce qu'on voit sur les médias ici ?

Fouad : la plupart des gens sont surpris et ne comprennent pas. Ils sont en majorité très en colère notamment après les épisodes de ces soi-disant journalistes entrés clandestinement en Syrie. Alors que, je le sais, ils étaient très majoritairement favorables à une ouverture complète du pays aux journalistes et médias « pour qu'ils viennent constater de leurs propres yeux », ils disent maintenant comprendre parfaitement la position du gouvernement. Ils ont vu des militants dont les sujets ont été écrits à l'avance. C'est aussi ce que j'ai souvent dis lors de mes diverses interventions.

Et qu'elle est le sentiment des gens vis-à-vis des Occidentaux, de la Russie, de la Chine, des autres pays arabes, etc. ?

Talal : Là, les choses sont extrêmement claires. Je dois dire que j'ai constaté une véritable haine chez la plupart des gens que j'ai rencontrés. Curieusement, ou peut-être pas, cette haine est surtout ressentie vis-à-vis de la Turquie et...des pays arabes, surtout ceux du Golfe.

Fouad : Dis-toi bien que ces pays appellent ouvertement à armer les terroristes. Ce n'est pas surprenant. Ils ont armé tous les terroristes (islamistes) de la terre. Là où la surprise des gens était la plus grande, c'est de voir à quel point la haine de ces pays était grande. Même les vrais ennemis de la Syrie n'ont pas été aussi loin. Quelqu'un m'dit : tu vois, ils nous attaquent 24 heures sur 24, ils veulent armer les terroristes, mais on ne les entend même pas pour ce qui est des Ghazzaouis. On ne les a pas entendus dire qu'ils veulent les armer !

Talal : Oui, c'est tout à fait ça. Les gens sont sincèrement très reconnaissants à la Russie et à la Chine. Ils ne le sont pas aveuglément. Ils savent que le soutien de ces deux pays n'est pas entièrement dû à leur amour pour la Syrie mais cela leur importe peu. L'essentiel est le résultat et la non répétition du scénario, en 100 fois pire, à la libyenne. Les gens sont persuadés  que les Occidentaux veulent la destruction du pays et instrumentalisent leurs laquais de la région à cette fin.

Fouad : Ils ne sont pas idiots. Ils voient que la terre entière n'a plus qu'un seul souci, la Syrie et ça les surprend un peu. Tu sais, tout le monde le dit : quel que soit la main mise du « régime » sur le pays et quelle que soit sa force militaire, si, de nos jours, le peuple voulait vraiment la chute d'un régime, n'importe lequel, ce dernier tomberait. Mais la majorité de peuple ne le veut pas, peut-être pas pour le régime en soi, mais parce que les gens, toute confession et toute appartenance confondues, savent que l'arrivée de cette soi-disant opposition au pouvoir est synonyme de chao, guerre civile, morts et désolation. Les indices en sont innombrables. Les gens les plus simples disent : on n'a qu'à voir qui les soutient (les terroristes) pour savoir que ce n'est pas bon. En effet : l'Arabie Saoudite, le Qatar, le Turquie, les USA, la France, la GB, ça promet. Mais pas l'Irak, alors même que celui-ci est dominé par les Américains. C'est tout dire.

P. S. Cet entretien est authentique et les personnes concernées, réelles, sont prêtes à le confirmer. Notamment à des journalistes « avides » de vérité. Moi, je suis persuadé que cela n'intéresse pas ces derniers, lesquels  préfèrent se rabattre sur les opposants  uniquement (histoire de faire honneur à leur réputation de militants et de simple exécutants d'ordres) même si les histoires de ceux-ci, les opposants, sont fausses et fabriquées, y compris par les journalistes eux-mêmes. Nous attendons en effet toujours la suite de l'enquête concernant les attaques dont furent l'objet certains « opposants » de la part des services secrets syriens ici, à Genève.

Je crois que nous devrions attendre encore très longtemps.

 

08:30 Écrit par Jean-Souhel Gowrié | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : syrie, gowrié, opposition, france, usa, qatar, arabie saoudite, islamisme

Commentaires

Le journaliste d'investigation américain, Webster Starpley, dit la même chose, n'en déplaise aux esprits chagrins ! (traduction en sous titre).

http://dai.ly/uZyI73

http://dai.ly/ue2sN1

Écrit par : Bahia | 17/03/2012

J'ai l'impression que vous vivez sur une autre planète !

Écrit par : Galileo | 18/03/2012

Je lis votre blog depuis quelque temps et vous félicite de votre courage. Rompre le barrage médiatique et inciter les gens, aveuglés par la propagande, d'ouvrir les yeux... La tâche paraît presque impossible mais le mérite de vous y atteler est d'autant plus grand. Bonne chance !

Écrit par : Nicolas Popoff | 19/03/2012

Les commentaires sont fermés.